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Extrait n°2
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Le canal de la Rédemption traversait toute la cité de Corflou et filait en droite ligne jusqu'à l'océan. L'eau ondulait légèrement au gré du vent. Le soleil couchant éclairait les rives de ses reflets lumineux.
Le temps était clément.
Les promeneurs étaient de plus en plus nombreux à accomplir la petite boucle qui passait par le port. Certains d'entre eux se plaignaient du nombre restreint d'arbres qui jalonnaient le chemin. Les mariniers tractaient leurs bateaux de pêche depuis la rade. Bêtes et cordages encombraient parfois les berges jusqu'à la ville. Si bien que les arbres gênaient.
Beaucoup de citadins se lamentaient sur l'état déplorable des abords du canal, mais les mêmes personnes se réjouissaient de pouvoir manger du poisson tous les jours. On ne contente jamais tout le monde.
Endo, lui, se contrefichait de ce que pouvaient bien penser les gens. Il longeait le canal à grandes enjambées et chacun de ses pas laissait une profonde empreinte dans le sol. Endo progressait à vive allure, de cette démarche dégingandée qui attire d'office le regard. Jambes arquées, bras ballants, épaules en avant, chaque partie de son corps semblait animée d'une vie propre. Le tout, cependant, restait terriblement efficace. À cette heure tardive de la journée, il n'y avait aucun animal de trait au bord de l'eau. Quand bien même y en aurait-il eu que cela n'aurait pas gêné la créature outre mesure. Endo était un Troll, et comme le témoignèrent les quelques promeneurs qui le croisèrent, on se poussait sur son passage.
« Renhrr ! » grognait Endo à cette occasion.
C'était un remerciement.
Depuis le temps que le Troll effectuait le même trajet, les habitants de Corflou ne s'étonnaient plus de son comportement. On le laissait passer... on le laissait tranquille. Sauf peut-être les enfants. Les jeunes marmots de la cité – parmi les plus courageux – prenaient un malin plaisir à le suivre. Ou plutôt, car c'était plus proche de la vérité, à essayer de rester à sa portée ; car il fallait courir ! Et parfois, le plus téméraire d'entre eux lui lançait une pierre. Le Troll ne prenait pas la peine d'éviter le projectile : celui-ci tombait loin derrière. Mais si le caillou avait été jeté avec suffisamment de force et de finesse – cela arrivait quelquefois – Endo l'attrapait d'un geste vif... et le mangeait !
« Renghrr ! »
Une nuance dans le remerciement que les enfants de la cité n'étaient pas à même d'apprécier. Les gamins prenaient alors la fuite en riant... mais revenaient à la charge de plus belle. C'était un jeu épuisant qui finissait à l'entrée du port, là où la digue toute blanche formait un angle droit avec le bâtiment de la capitainerie. Le gardien de la rade ne les laissait pas passer. En revanche, il s'écartait devant Endo qu'il saluait maladroitement de la main.
« Renrrhr ! » répondait le Troll en songeant qu'il était, une fois de plus, parfaitement dans les temps.
Le soleil se couchait à l'horizon et embrasait l'océan. La myriade d'embarcations qui tanguaient au gré des vagues semblait prendre feu sous cette lumière aveuglante. Les silhouettes des marins qui n'étaient pas encore rentrés chez eux ou qui habitaient à même leur voilier brillaient comme de l'or. La digue qui, plus loin, longeait la côte et protégeait les habitations et les terres cultivées lançait, elle aussi, des reflets dorés. Endo connaissait ce spectacle par cœur mais rien ne pouvait l'empêcher de s'imprégner chaque jour davantage de sa beauté irréelle.
Sans prévenir, le Troll quitta le chemin menant au phare du bout de la jetée. Il suivit un étroit sentier bordé de pierres. Ce dernier sinuait entre deux granges à foin et un abri à bestiaux puis s'en allait tout droit à travers champ. Il courait le long d'une haie de ronces, obliquait vers le sud pour s'arrêter soudain au devant de trois pierres de la taille d'un homme, dressées telles des dolmens. Endo descendit la volée de marches qui s'enfonçaient sous terre. Ici prenait fin la promenade quotidienne du Troll. Une dalle – véritable pierre de roulement de plus d'une demi-tonne – obstruait le passage. Il n'y avait guère la place de la manœuvrer mais Endo mit un genou à terre et plaqua ses mains griffues contre la roche.
« Rnrrh ! »
Encore une variante, dans l'effort celle-ci.
La porte se mit à gronder lorsqu'elle prit appui sur son puissant pivot, et s'effaça peu à peu contre le mur de gauche. Une obscurité tenace régnait dans le tumulus. Endo s'en accommoda instantanément et entra dans le sanctuaire.
« Bénies soient les Ombres et les Flammes entremêlées. Puisse l'Enfant du Crépuscule s'éveiller enfin... »
Le Troll se signa et laissa la lourde porte se refermer d'elle-même. De l'intérieur, un mécanisme à contrepoids permettait de ré-enclencher sans effort l'ouverture. Les Ténèbres absolues envahirent la salle ; même un Nain s'y serait perdu.
« Rrrggh! »
Endo cracha dans sa main un mélange de salive et de cailloux pulvérisés.
« Merci mes petits garnements » songea-t-il en souriant.
Le Troll frotta ses deux mains l'une sur l'autre : le feu jaillit de sa paume ; une flamme rouge, très sombre, éclaira le tombeau. La pièce n'était pas très haute de plafond mais elle formait un long ovale presque parfait. Trois piliers finement ouvragés soutenaient la dalle supérieure, naturelle. Les murs, en revanche, avaient été travaillés. Fresques et gravures y représentaient de nombreuses scènes de la vie maritime : la pêche, les vagues en furie s'écrasant contre la digue, les mammifères aquatiques... partout figurait l'océan. Poussés par leur imagination, les artistes qui avaient décoré cette salle avaient même représenté au sol un bras de mer ; une langue d'un bleu très pâle s'avançait jusqu'au centre de la salle et venait lécher les colonnes de soutènement. La sculpture symbolisait le canal et une partie du port. Toutes ces représentations liées à l'eau faisaient oublier l'obscurité inhérente à ce lieu.
Endo s'approcha des trois piliers centraux. Sa magie d'Ignition révéla un piédestal dont la forme évasée s'élevait à hauteur d'homme. La partie supérieure était un énorme coquillage dont la nacre semblait absorber toute la puissance du sortilège d'Endo. Pourtant le feu d'Ignition redoubla d'intensité lorsque le Troll se pencha au-dessus de la conque. Car celle-ci renfermait la vie.
« Me voici une nouvelle fois devant toi, murmura le Troll dans le langage propre à sa race. Je ne doute pas de la folie des hommes, mais je crois en toi. »
La lumière révéla le corps parfaitement immobile d'un enfant. Une fille peut-être puisqu'une robe d'un bleu uni la couvrait presque entièrement ne laissant entrevoir que ses pieds nus, ses mains jointes et un visage d'ange aux cheveux longs et bouclés.
« Dix mille ! dit Endo aux Ténèbres. C'est la dix millième fois que je me présente devant toi, j'ai compté ; en espérant, chaque soir, que tu répondes à mon appel. »
Les épaules du troll retombèrent. Jamais comme en cet instant il n'avait senti peser sur lui avec autant d'acharnement le poids des ans. Mais à force de le fixer sans ciller, Endo avait cru voir bouger l'Enfant des Rois.
« L'espoir est si fort, songea-t-il, qu'il me joue des tours. »
La fillette n'était pas de souche humaine. Sa taille et sa beauté dépassaient les normes des enfants de son âge. Qui l'avait placée ici au milieu de ce berceau minéral ? Et par quel prodige, au bout de tant d'années, vivait-elle encore sans se nourrir, ni boire ? Endo connaissait l'histoire du Géant Gon'Tin dont le royaume sylvestre s'étendait loin au nord, au delà de la Forteresse de Plomb. Cet enfant pas comme les autres était son enfant, cette salle souterraine son sanctuaire. Des puissances appartenant à plusieurs runes imprégnaient le tumulus. Elles protégeaient l'Enfant Divin, lui permettaient de vivre hors du temps. L'Équilibre était à l'œuvre ici, depuis toujours.
« Dix mille ! se répéta le Troll ; j'ai tellement prié pour que ce jour soit différent des autres.
- Il l'est !
- Rhgrrh ?! »
Cette fois-ci, Endo aurait juré avoir vu bouger les lèvres de l'enfant. Le Troll sentit son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Il se pencha encore plus près, sa barbe hirsute touchant presque le piédestal.
« Maîtresse ? »
Endo sentait sa magie d'Ignition s'éteindre peu à peu.
« Maîtresse ? Suis-je devenu trop vieux pour vous servir ? »
Le piédestal s'embrasa comme s'il avait été constitué de bois sec. La nacre s'auréola d'une flamme très sombre qui entoura l'enfant. Le Troll ne fit pas un mouvement, il ressentait l'immense puissance protectrice que dégageait ce feu sacré.
« Ton vieil âge sera ta porte de salut. »
Les yeux de l'enfant s'entrouvrirent : deux perles bleues, pleines, insondables. Endo ne put retenir ses larmes.
« Maîtresse ? marmonna-t-il.
- Ton véritable maître est Mater Valkar ; moi, je ne suis que l'instrument du destin. Mon heure n'est pas encore venue. Je me lèverai lorsque nul ne pourra plus endiguer la vague chaotique. Mais toi, es-tu prêt à jouer ton rôle ? »
Endo se raidit de fierté.
« Renhrr ! J'écoute Maîtresse. »
L'enfant dénoua ses mains et tendit un bras en avant. Le Troll le toucha avec toute la délicatesse dont il était capable.
« Dans ce cas, fais route vers le nord, dès à présent. Préviens tes frères de l'arrivée d'un groupe de personnes qui, eux aussi, portent le Feu Sacré. Aucun d'eux n'est un Troll, mais les tiens devront leur ouvrir les portes de leur forteresse. Tu devras ensuite les guider chez mon père et les protéger des dangers qui les menaceront.
- À quoi les reconnaîtrai-je ?
- Lorsque tu les rencontreras, tu sauras... Hâte-toi maintenant, car ils sont déjà en route. Et... »
Les flammes perdirent de leur superbe comme si plus rien, tout à coup, ne les alimentait.
« … Pour ce que tu as fait pour moi, durant toutes ces années, Endo... merci. »
Le Troll quitta la cité de Corflou dans l'heure qui suivit. On fut très étonné de ne pas croiser sa route le lendemain, ni le surlendemain. Les enfants le cherchèrent longtemps.
… Et les Ténèbres s'abattirent dans le sanctuaire pour de nombreux jours encore.
Les Ténèbres...
Au cœur des profondeurs abyssales, elles se trouvaient vraiment partout. Là, tout en bas, la Rune de l'Obscurité côtoyait celle de l'Eau. Au fond de l'océan, elles se complétaient. Et, dans le Temple de Nakala, elles se confondaient.
Si ce monde ténébreux possédait une masse et un point d'inertie, le Temple de Nakala en serait le centre. Un trône, constitué d'ossements gigantesques, se dressait dans le néant. Sept colonnes – véritables puits d'ombre animés d'un mouvement perpétuel – soutenaient une voûte lointaine et floue que marquait une absence totale de lumière. Nakala en personne n'était que Ténèbres. Aucun autre élément n'avait lieu d'être auprès de la Déesse de l'Obscurité sauf, bien sûr, l'Eau sa Mère Créatrice.
Le bleu-noir de l'océan, telle était l'unique couleur existante. Et partout ondulaient des volutes d'ombre qui rappelaient tantôt la fumée d'incendie, tantôt la texture d'une huile dense et impénétrable. Seuls les plus puissants élémentaires pouvaient vivre dans cet environnement irrespirable qu'écrasaient d'énormes pressions. Sept était leur nombre immuable ; il ne pouvait en être autrement. L'Équilibre ne négociait pas ce genre de chose.
La dalle se déforma juste devant le trône. Une onde balaya le sol telle le hérissement du poil d'un animal effrayé. Il y eut un craquement sourd. Une ouverture apparut l'espace d'un instant comme un iris qui se dilate. Les Ténèbres vomirent les restes faméliques d'une ondine. La substance éthérée de la créature, d'une bleu très pâle, finissait de se désagréger.
« Nahla, ma fille » la reconnut Nakala.
Et parce que la déesse de l'Obscurité était omnipotente, elle eut la révélation de la nature de ce qui avait détruit sa descendance.
« L'Épée du Destin s'en est mêlée » comprit Nakala.
La déesse sentit monter en elle une colère incontrôlable. Le trône d'os ploya, les colonnes du temple tremblèrent. L'onde de choc se répercuta jusqu'en surface. Quelque part, perdue dans l'océan, une ile allait disparaître de la carte, engloutie par la fureur des flots.
« Comment a-t-elle osé ? »
Nakala nota d'autres signes sur l'ondine déchiquetée.
« Le Feu, le Vent et la Lumière l'ont marquée tout autant. Qui les représentait ? DIS-MOI ! »
C'était un ordre, Tous les élémentaires présents se figèrent de peur quelques secondes. Une vague de terreur parcourut le temple.
« PARLE ! »
Encore une injonction surpuissante à laquelle tout être chaotique se devait de répondre. Le Chaos, c'est le changement, le mouvement, le désordre. Mais plus rien ne pouvait secourir l'ondine qui était venue s'échouer ici ; la Loi lui avait réglé son sort pour toujours. Nakala absorba les restes de Nahla en tendant vers elle une griffe spectrale.
« DISPARAÎT ! »
Son autre bras étreignit la base du trône et libéra une créature hybride, une vague d'ombre – mi eau mi ténèbres – la première du genre.
« Trouve les réponses à mes questions, Sans Nom ! »
Certains fruits chaotiques sont extrêmement puissants. Dès leur naissance, ils héritent d'une conscience et d'un savoir étendus.
« VA ! »
Sans Nom ouvrit de lui-même l'iris de sortie, ce qui témoignait déjà de sa force. L'élémentaire grandit rapidement en se dirigeant vers la surface du monde. Il n'hésita sur aucun embranchement qui s'offrit à lui. Il savait parfaitement par où commencer. Le Désert de la Désolation l'appelait. La Forteresse de Plomb connaîtrait bientôt la marque du Démon. Pour cela, il faudrait du sang, beaucoup de sang.
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